Josée Guellil
1ère éditrice de « Mila de nulle part »
(éditions In8)
« Mila, une jeune femme de 25 ans, s’installe dans une maison de garde-forestier, en lisière de forêt.
Ne cherchez pas chez elle l’héroïne au physique de magazine. Elle n’a pas le profil d’une gagnante. Elle a été esquintée par la vie, confiée à des familles d’accueil par une mère toxique, présumée héritière d’une faute familiale qui se serait inscrite dans son corps. Une femme albinos, des mains palmées, un côté gauche du corps qui se glace, se paralyse.
Peu aimée des hommes, Mila apaise son angoisse en s’immergeant dans la forêt, à l’occasion de longues explorations. Pourtant, le monstre, ce n’est pas Mila. Car cette forêt loge un ogre. La jeune femme le découvre en tombant, un beau jour, sur la dépouille d’un chien qui a été écartelé sur un arbre – c’est le début du roman.A vrai dire, l’héroïne de cette histoire, c’est bien cette forêt primordiale, cet enchevêtrement aussi organique que l’écriture de Marie Murski. Elle est en même temps la forêt des contes et la forêt primaire, un berceau d’humanité et le réceptacle du sadisme des hommes, ce qui recèle et ce qui révèle, passive et agissante, charnelle et métaphysique, le lieu où Mila se perd et où elle se retrouve. Mila est notre courroie de transmission.
Avec elle, on entend ce qui s’y trame, comme si elle amplifiait les communications qui s’établissent, dans l’humus, entre les radicelles.
Ce n’est pas l’histoire d’une illuminée.
C’est un conte pour adultes où une petite fille chétive est abandonnée par sa mère dans une forêt où vit Barbe bleue. C’est l’histoire d’une plante chétive, mal aimée, face à un colosse mauvais.
Le duel qui les oppose, en fin de roman, est grandiose : une acmé, un incendie. »
Atouts du livre
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Construction et tension du thriller : motorise la narration en empruntant les codes dramatiques du thriller : tension, suspense, ombre latente du criminel. Le lieu n’est pas spécifié géographiquement (l’histoire peut se dérouler partout à condition qu’il y ait une forêt ancienne à proximité) mais le récit s’ancre dans un temps contemporain qui affleure sporadiquement (gilets jaunes, forêts qui brûlent en Amazonie, Sibérie, Australie, covid). Une véritable enquête se met en place : on part sur la trace d’un tueur en série.
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Écriture splendide, sûre d’elle-même, faite de mots rares et d’un rythme ample. Lyrisme, onirisme des lieux. La forêt est un personnage à part entière. C’est ce qui emportait déjà dans « Les Orchidées volantes », et ce que l’on retrouve dans Mila : une écriture unique, mais dans une narration plus vive.
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Thématiques : Murski traite de thématiques qui la hantent, mais qui résonnent totalement avec des sujets contemporains : le règne végétal et les interactions végétales, la Shoah, la transmission des fêlures familiales et traumas, les violences faites aux enfants, la toxicité dans les rapports familiaux.
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Cryptage symbolique très riche dans des personnages forts : la jeune fille Mila avec ses handicaps (paralysie du côté gauche de son corps), la mère Olga (alcoolique), le garde champêtre et sa compagne tsigane.
Josée Guellil, 1ère éditrice de « Mila de nulle part » (éditions In8)
Mila de nulle part
Les romans de Marie Murski sont de ceux qu'on lit d'une traite.
La forêt primaire s'empare immédiatement du lecteur qui a intérêt à ne jamais perdre de vue la frêle Mila, frêle mais tenace, frêle mais admise dans l'intimité des colosses végétaux dont elle comprend les messages que les profanes ne peuvent percevoir.
Cette protection m'a rappelé celle que Naoh obtient auprès des mammouths dans La Guerre du Feu.
Car la nature, chez Murski, est luxuriante, envoûtante, conquérante, les troncs des arbres géants inspirent l'amour, les lianes entravent les méchants, les souches abritent l'héroïne qui trouve une mère secourable dans cet univers grouillant de vies obscures, la forêt, « la rencontre de sa vie » (p. 101), et « son toit, c'était la canopée » (p.134).
Car la mère biologique de Mila, sa "génitrice", l'a "crachée", "une sauterelle albinos... qui n'aurait pas dû être".
Même combat que Chateaubriand qui écrit que sa mère lui “infligea la vie”.
Mais Mila n'habitait pas Combourg. Elle a connu les cités ouvrières, les jeux “interdits”, comme celui qui consistait, pour son ami Jérémie, à jouer à mourir, debout sur le parapet d'un pont d'autoroute(p. 56). Le « côté gauche » de Mila « n'est pas civilisé. Il sait des choses »(p.146), car Mila souffre d'un handicap de naissance, une main gauche palmée, une hanche et une jambe déficientes, mais que la forêt en flammes revigore dans la somptueuse fin du roman, alors que l'assassin d'enfants périt dans l'incendie qu'il a déclenché.
Je ne reprendrai pas le déroulé de l'intrigue principale, la recherche du monstre qui a martyrisé un chien que Mila retrouve ligoté au tronc d'un hêtre, et qui récidive en torturant à mort l'infortuné Jérémie, crimes qui charpentent le roman d'une structure en chiasme.
Un autre aspect important du roman, c'est son message écologique, proche de Giono. Il est vrai que le temps de l'écriture a coïncidé avec des événements aux lourdes conséquences, les gilets jaunes, la sécheresse, le coronavirus. Je retrouve la thèse rousseauiste, à savoir que l'homme souille la nature qui, avant lui, était "une planète vierge, éternelle".
Les hectares sont “empuantis”par les pesticides, et de même, l'assassin “empuantissait” la mousse sur laquelle il marchait. Et l'évocation d'un camp de la mort se termine par un vœu, "l'espèce humaine ravageuse » doit « disparaître, seule façon pour elle de ne pas reproduire Auschwitz", et Mila "voit la terre rendue aux arbres et aux bêtes redevenir un paradis, paradis d'avant le paradis des hommes" (p.166) . Hélas pour Mila, sa forêt, sa mère, est détruite dans un gigantesque incendie final. Les troncs calcinés sont des «veilleurs de nulle part en terre de nulle part », comme elle, une « Polonaise de père inconnu... Une Polonaise de nulle part » (p. 290).
On pourrait croire que l'héroïne va s'effondrer : "Plus de quoi écrire..,. plus de chant. Plus de quoi chanter". Et pourtant "elle demande (au hêtre), en sauvetage, pour lui et pour le monde : – Une deux trois, qui c'est qui ?...", cette petite albinos, cette Cendrillon de conte, dont le prénom, aphérèse de Ludmila, me ferait dire, si je m'abandonnais à mes travers, que les notes mi-la sont le signal d'approche des pompiers ou des ambulances, mais aussi un la-mi inversé, l'amie, l'interprète des secrets souterrains, douée de « voyance »(p. 261).
Et le style ? En voici quelques extraits, dignes des Académies:
« J'ai vu ton assassin, dit-elle doucement en posant sa main gauche sur la tombe. Elle l'y laissa un moment, reçut un apaisement, comme la présence d'une épaule volante où l'on peut poser sa tête » (p. 133).
« Elle avançait en terre inconnue, son bras gauche tendu, la paume de sa main palmée brandie devant elle en guise de laisser-passer ; elle allait dans le vert forcené, art brut exposé en forêt primaire... » (p. 180).
On croirait suivre la Sibylle qui guide Enée aux Enfers :
Ibant obscuri sola sub nocte per umbram...
et l'incipit : « Avant la découverte du chien, Mila sentait déjà que la forêt abritait des choses secrètes...»
On peut multiplier les citations. Il en est une qui, à titre personnel, me tient à cœur :
« Son attrait pour la lecture ne faiblit pas... De ce fait, elle s'exprimait bien, n'employait pas de mots vulgaires et écrivait de même. » (p. 99).
. Je crois retrouver l'élève Szymurski, dont j'avais constaté, dès les premières heures de cours, la vivacité d'esprit et surtout le goût de la littérature, inné en elle.
La jeune prêtresse Mila, est-ce une sœur pour Marie, ou est-ce sa transposition en ce paradis qu'elle a trouvé dans l'art d'écrire ?
Jean Trotin Inspecteur général de l'Education Nationale, honoraire.